Considérations d’actualité sur les sondages et les référendums
by Jordan Parisse
Crédit image : Flickr – Ownipics
Coup sur coup sondages et référendums ont été mis en débat. Les premiers à l’occasion du sondage Harris Interactive pour le quotidien Le Parisien du samedi 5 mars 2011 et donnant Marine Le Pen en tête au premier tour des Présidentielles de 2012. Les seconds suite à la catastrophe nucléaire de la centrale de Fukushima au Japon et à l’appel de certains écologistes, dont le député de Paris, Yves Cochet, à la tenue d’un référendum sur la question nucléaire en France. Venant de terminer la lecture de l’ouvrage de Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique (Paris, Seuil, 2001), je vous livre ci-dessous un long extrait éclairant, présentant les sondages et les référendums comme les gardiens de la démocratie « représentative » (ou « délégative ») devant l’émergence – et la revendication – d’une démocratie qui se voudrait « dialogique », sinon « participative ». Pour ces auteurs, la démocratie représentative est fondée sur une double délégation qui lui est constitutive : d’une part la délégation de la recherche scientifique à des spécialistes, à des experts, qui ont progressivement organisés leurs recherches de manière confinée et isolée dans l’espace du laboratoire ; d’autre part la délégation de la représentation politique des citoyens à des professionnels de la représentation. Nos auteurs d’en appeler, à travers ce qu’ils nomment les « forums hybrides » à la reconnaissance de nouvelles procédures d’élaboration des politiques publiques qui, devant les incertitudes générées par le progrès scientifique et technique, tendraient à faire interagir les profanes et les spécialistes dans le cadre d’une démocratie dialogique, visant elle-même à élargir le champ des mondes possibles (et donc a fortiori des solutions) autant qu’elle redéfinit les frontières et les identités dans la composition du collectif. Une recension ad hoc de l’ouvrage sera publié prochainement. En attendant, bonne lecture de ces extraits (p. 212-215).
Le sondage d’opinion
Le sondage d’opinion est un instrument destiné à mieux cerner les raisons pour lesquelles le public en vient à ne plus faire confiance aux experts, voire à douter du progrès scientifique et technique. C’est ainsi qu’à l’initiative des pouvoirs publics et de grandes firmes multinationales de nombreux sondages ont été réalisés depuis la fin des années 80 pour suivre l’évolution de cette opinion vis-à-vis des biotechnologies et mesurer ce qu’il est convenu d’appeler leur degré d’acceptabilité sociale (1). Les enquêtes d’opinion consistent en des questionnaires passés auprès d’échantillons jugés représentatifs de la population dans son ensemble. Les questions posées visent à apprécier, par exemple, le degré d’optimisme des enquêtés vis-à-vis des applications pratiques des biotechnologies ou encore à corréler ces attitudes avec des positions sociales ou des niveaux d’éducation. De ces sondages, on retirera par exemple que le public, dans sa majorité, est inquiet des applications de la génétique à l’alimentation, alors que les applications en matière de santé sont bien acceptées. On établira par ailleurs que plus l’information du public est complète et riche et plus sa propension à soutenir les biotechnologies est élevée. Des conclusions comme celle-ci peuvent être également tirées : « L’enquête la plus récente montre que l’hystérie qui entoure les biotechnologies n’est pas représentative de l’opinion publique. »
Pourquoi ne pas inclure ces sondages d’opinion dans l’univers des procédures qui contribuent à l’organisation de forums hybrides ? D’abord parce qu’elles ont pour objectif explicite d’aider à l’élaboration de stratégies qui visent à faire admettre par le public des citoyens ordinaires, des consommateurs et plus généralement des profanes des technologies ou des projets que les décideurs estiment conforment à l’intérêt général, même si elles suscitent des résistances dont ces mêmes décideurs pensent qu’elles sont irrationnelles. Dans cette perspective, les sondages permettent de montrer que les récalcitrants sont peu nombreux , même s’ils sont bruyants, et de découvrir les points sur lesquels une information supplémentaire, bien ciblée, favoriserait l’acceptation.
Le sondage d’opinion renforce les mécanismes par lesquels la démocratie délégative se protège contre la démocratie dialogique. Le sondage est une procédure calquée sur le scrutin électoral. Ce qui compte, et que l’on compte, ce sont des individus qui sont censés avoir des opinions personnelles, et que l’on cadre en préformatant les questions et les réponses. La volonté générale se dégage de manière automatique par une procédure d’agrégation statistique qui est celle des grands nombres. Est ainsi soigneusement écartée toute possibilité de constitution d’un espace de discussion dans lequel des identités et des groupes différents les uns des autres pourraient émerger, qui mettraient en débat la composition même du collectif. Une des manières les plus efficaces pour empêcher ce débat est l’élimination de tout lien possible entre d’un côté, les contenus scientifiques et techniques et, de l’autre côté, la composition du collectif. Les deux dimensions, dont nous avons vu que la mise en relation constitue la pierre angulaire des forums hybrides, sont dissociés l’un de l’autre. Enfin le sondage aboutit à une réification complète de l’opinion publique, qui se trouve résumée en quelques propositions pouvant être utilisées sans le consentement de ce même public qui est dépossédé du contrôle de sa propre opinion : « Comme l’a montré le baromètre eurobiotechnologie, le public fait preuve de maturité en répondant qu’il est prêt à admettre le recours contrôlé aux OGM dans la filière alimentaire. » La public n’a rien de plus à dire et ne peut commenter ce qu’on lui fait dire. Seule compte l’ « opinion » produite, dont il est dépossédé une fois qu’elle a été recueillie. Opinion qui dans certains cas lui est fortement suggérée par les stratégies de communication de groupes industriels qui font circuler dans l’espace public les réponses aux questions qui seront posées.
Le référendum
Le référendum, lorsqu’il vise à préparer un choix, ne fait que reproduire, mais sur une plus grande échelle, le sondage d’opinion. Entre les enquêtes visant à saisir l’attitude du public vis-à-vis des organismes génétiquement modifiés et la « votation » suisse destinée à savoir s’il fallait ou non interdire les recherches sur les OGM, la seule différence, mais elle est de poids, est le lien direct que la votation établit avec la décision politique. Même s’il ne détermine pas mécaniquement les décisions, le référendum, du fait de son caractère solennel, pèse sur elle. Mais en dehors de cela, qui n’est pas rien, la logique et les principes sont les mêmes.
Comme le sondage, le référendum s’adresse à des individus supposés dotés de préférences qu’ils connaissent ou qu’ils sont capables d’exprimer lorsque de bonnes questions leur sont posées. Le référendum, comme le sondage, maintien la double délégation ; il contribue même à la renforcer. En effet, la question ne porte jamais sur l’éventualité d’une collaboration entre recherche de plein air et recherche confinée, mais sur l’intérêt de cette dernière. Par ailleurs, elle ne donne la parole au citoyen ordinaire que pour la lui retirer immédiatement, ne lui laissant d’autre initiative que de cocher la case correspondant à la réponse qu’il souhaite donner à une question qu’il n’a pas vraiment choisie.
Mais en même temps qu’il renforce la double délégation, le référendum en exprime crûment les limites et les contradictions. En retirant le monopole de la décision aux représentants légitimes et aux spécialités, il souligne l’impuissance de la démocratie délégative devant des dossiers qui plongent les décideurs dans l’incertitude ; mais, en s’adressant au citoyen ordinaire, il prévient la constitution de groupe, l’émergence d’identités à discuter, en un mot l’exploration d’un monde commun. Dans ces conditions, le référendum, comme le démontre la votation suisse sur les OGM, ressemble un peu à une partie de roulette russe ! Aux incertitudes scientifiques et politiques, qu’il laisse intactes au lieu d’essayer de les éponger, le référendum ajoute l’irréversibilité d’une décision prise en toute méconnaissance de cause. Le peuple souverain mis en scène par le référendum est un peuple à qui a été retirée toute capacité d’investigation, de recherche progressive et active de compromis. On lui demande de trancher, l’emprisonnant dans les cadres rigides de la démocratie délégative, mais en lui ôtant la possibilité de remettre en chantier certaines questions qui mériteraient pourtant un complément d’information. La politique est réduite à une caricature d’elle-même. Il aurait suffi de quelques voix pour que la Suisse interdise à tout jamais les OGM, comme il aurait suffi de quelques voix pour que les Suédois s’engagent dans la poursuite du programme nucléaire (2). Qui peut croire que la construction d’un monde commun puisse être fondé sur de telles procédures ? L’irrationalité n’est pas du côté du peuple, pas plus qu’elle n’est du côté des représentants ou des spécialistes, elle est dans cette délégation qui circule, dont personne ne veut, et que les acteurs, ne sachant qu’en faire, se renvoient avec empressement.
Conclusion
Pour que les procédures contribuent à l’émergence d’une démocratie dialogique, il convient qu’elles entament, ne serait-ce que sur les marges, le monopole de la double délégation. Sondages et référendums, comme nous venons de le voir, visent au contraire à préserver l’existence de ce double monopole : redonnant la parole aux citoyens ordinaires et aux profanes, ils maintiennent les deux coupures qui fondent la démocratie délégative. Sondages et référendums ne peuvent donc être inclus dans l’ensemble des procédures dialogiques.
(1) Voir Aidan Davison, Ian Barns, Renato Schibeci, « Problematic publics : a critical review of surveys of public attitudes to biotechnology », Science, Technology, and Human Values, vol. 22, n° 3, 1997, p. 317-348.
(2) Voir Gene Rowe, Lynn J. Frewer, « Public participation methods : a Framework for évaluation », Science, Technology, and Human Values, vol. 25, n° 4, 2000, p. 3-29.

