Le « care », outil critique

by Jordan Parisse

Illustration de Hendrik Willem Van Loon (Crédit image – Flickr)

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Dans plusieurs entretiens accordés au printemps 2010, la Première secrétaire du Parti socialiste, Martine Aubry, a réintroduit dans le champ politique, sans doute partiellement, le concept anglo-saxon de care, qu’elle envisage comme un liant social, ou comme la volonté d’établir « une société du respect, une société décente, une société du soin. » (1) Elle a également évoqué à plusieurs reprises cette revendication d’une « société du bien-être et du respect ». Cet appel politique à une « société du care » aura ainsi eu le mérite de souligner le pouvoir potentiel de ce large concept, du moins si l’on en juge au nombre des réactions qu’il a suscité tant à droite qu’à gauche, autant qu’il aura offert une porte d’entrée sur l’ensemble des débats théoriques très actuels qui s’y affèrent. En témoigne, comme l’ont notamment souligné des sites comme La vie des idées ou Nonfiction.fr (2), la publication ces dernières années de nombreux ouvrages et traductions autour du care (3).

Concept dont la traduction française s’avère très difficile, voire impossible, se rapportant tantôt au « soin », d’autres fois à la « sollicitude », parfois même à l’ « empathie », le care contient moins une conception politique susceptible d’être revendiquée comme telle, qu’un appareil d’analyse critique particulièrement fertile sur la société, ses inégalités, ses rapports sociaux et de genre, voire même sur les politiques publiques en charge de ces problématiques – principalement sur les différentes formes de l’État-providence et leur évolution.

Dans son article « Qu’est-ce que le social care ? Une revue de questions » publié en 2008 dans la Revue Française de Socio-Économie, C. Martin (4) se propose de distinguer trois niveaux de discussion autour du concept de care. Le premier niveau correspond au « débat de philosophie morale concernant l’éthique du care », qui s’interroge sur « les fondements philosophiques et moraux de ce “souci des autres” », en allant jusqu’à poser la question de « l’existence d’une moralité spécifiquement féminine » qui serait en quelque sorte inhérente au care lui-même. Le second niveau, se plaçant sur un plan plus clairement sociologique, met en évidence les pratiques de care et questionne les relations de sollicitude, principalement du point de vue du genre, des catégories sociales, ainsi que des postures et attitudes des individus dans ce type particulier de relation sociale. Quant au troisième niveau de discussion, il étend l’ensemble de ces différentes réflexions dans le champ des politiques publiques, champ que C. Martin appelle le social care.

Reprenant cette distinction des niveaux de discussion, nous tenterons de faire ressortir les principales propositions et enjeux critiques des réflexions sur le care, et ce, pour envisager de mieux comprendre la signification et le contenu d’un tel outil d’analyse. Utilisant exclusivement des sources provenant de revues scientifiques, au détriment d’une plongée plus ambitieuse dans l’ensemble de la littérature liée et/ou consacrée à notre objet d’étude, cette première tentative de « défrichage » est avant tout une recherche de clarification conceptuelle.

Le care comme éthique

Dans un entretien accordé au site Diké (5) à propos de leur ouvrage Care, justice et dépendance (6), A. Le Goff et M. Garrau mettent en évidence trois étapes distinctes dans l’histoire des idées du care. La première est celle de la publication en 1981 par C. Gilligan, en réponse aux travaux de L. Kolhberg (7), de son ouvrage In a Different Voice. Dans le cadre plus global d’une étude sur la signification de l’ « agir moral » pour un individu, ou comment celui-ci intériorise le caractère moral de son action, en lien avec son identité, C. Gilligan définit à partir de là une « orientation morale du care, principalement par le souci de maintenir les relations avec autrui » (8).

La deuxième étape dans cette évolution est le développement, notamment par N. Noddings dans le prolongement des positions C. Gilligan, d’une éthique du care, correspondant essentiellement à une éthique féminine – dans une optique très « maternaliste » –, ou encore à une éthique des vertus. Chez N. Noddings cependant, c’est une conception restrictive d’une éthique du care qui prévaut et qu’elle comprend comme une sensibilité émotionnelle et affective à l’égard des personnes que nous connaissons (9). Insistant d’autre part, au-delà de ce souci du bien-être d’autrui, sur le caractère de réciprocité des relations sociales relevant du care, N. Noddings le restreint à trois implications : 1) que la personne destinataire de l’acte de care soit réceptive à celui-ci, par une forme de reconnaissance de cet acte comme acte de soin ; 2) que l’intérêt personnel de celui qui dispense le soin se transforme en souci désintéressé d’autrui ; 3) qu’enfin, cette transformation relève d’une certaine propension à la réceptivité qualifiée par N. Noddings d’engrossment, en opposition à l’empathie, qui relèverait selon elle davantage de l’activité ou de l’entrain, que de la réceptivité. On notera d’ailleurs que cette tension conceptuelle entre care et empathie est assez largement discutée, notamment par M. Slote, dans la lignée des travaux de M. Hoffman (10).

La troisième étape identifiée par A. Le Goff et M. Garrau est celle d’une rupture, avec les travaux de J. Tronto, qui va préciser le concept et sociologiser les réflexions sur le care, en amenant un dialogue avec les théories de la justice. L’apport de J. Tronto de ce point de vue est considérable. En considérant le care comme la source d’une théorie critique de l’organisation sociale et du travail, elle intègre tout un champ de problématiques politiques autour de lui. Et en remettant en cause l’éthique du care comme une éthique proprement féminine, valable selon elle dans la seule sphère privée, qui est elle-même le résultat du contexte plus global d’une société à la répartition genrée des activités sociales – perspective holiste –, J. Tronto impose une discussion entre les théories du care et celles de la justice, comme par exemple celle de J. Rawls. Ce dialogue théorique souligne ainsi la complémentarité des deux approches, tant dans la capacité d’explorer les concepts d’autonomie et de réciprocité, que dans le fait que les théories du care permettent d’ « interrog[er] un domaine de l’expérience sociale et morale qui passait à la trappe dans les théories de la justice. » (11)

En outre, les travaux de J. Tronto permettent de systématiser une définition théorique du care qui, à la différence de C. Gilligan ou N. Noddings, se veut plus englobante. Avec B. Fisher, elle a ainsi proposé la définition suivante :

« Au niveau le plus général, nous suggérons que le care soit considéré comme une activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre “monde”, en sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde comprend nos corps, nous-mêmes et notre environnement, tous éléments que nous cherchons à relier en un réseau complexe, en soutien à la vie. » (12)

Ce faisant, la définition de J. Tronto et B. Fisher pose quatre caractéristiques délimitant le champ du care. Celui-ci ne serait d’abord pas limité à l’humain spécifiquement, pour aller au-delà, dans le sens d’une prise en compte de l’environnement. Il ne serait de surcroît pas limité à la relation duelle entre deux individus, dans laquelle les théories antérieures avaient tendance à donner une place prépondérante, en centralisant l’image de la relation mère-enfant. Par là, J. Tronto souhaite clairement élargir la problématique du care à la société et au rôle de ses institutions politiques. Soulignant de plus la dimension culturelle de l’activité de soin, cette définition élargie considère en outre le care davantage comme une pratique que comme « simplement une préoccupation intellectuelle ou un trait de caractère » (13). Le care serait ainsi à la fois « une pratique et une disposition » (14).

Supposant selon J. Tronto une fin précise de réparation du monde, le care n’en est pas moins dénué de paradoxes à plusieurs titres que notre auteur relève elle-même. Primo qu’il existe une pluralité de fins possibles dans une même action. Deuxio que la centralité de la prise en compte du besoin dans l’activité de care peut avoir pour effet pervers d’occulter l’impératif de protection préalable à la génération du besoin pris en charge. Tercio qu’à l’inverse, certaines activités de care ne relèvent pas du soin, étant entendu qu’une activité de care, pour J. Tronto, doit cumuler le fait d’être en même temps une activité et une disposition.

De là, notre auteur distingue un processus actif en quatre phases, caractéristique du care (15):

– « Se soucier de » : cette phase renvoie à la nécessité de reconnaître l’existence d’un besoin tout en évaluant la possibilité d’y apporter une réponse ;

– « Se charger de » : cette phase correspond au fait d’assumer une certaine responsabilité par rapport au besoin identifié, tout en en déterminant plus justement la nature, en vue d’offrir la réponse la plus adéquate possible. C’est le fait de reconnaître que « l’on peut agir pour traiter ces besoins non satisfaits » ;

– « Accorder des soins » : ici, une étape supplémentaire est franchie par l’implication dans un travail matériel et un contact direct avec les objets du care. Cette phase représente ainsi la pleine dimension pratique de l’activité de care ;

– « Recevoir des soins » : cette dernière phase correspond en quelque sorte au « retour sur investissement » de l’activité, par la reconnaissance de ce que l’objet de la sollicitude réagit au soin qu’il reçoit.

Concevant ainsi l’activité de care comme une relation à l’autre qui relève à la fois de l’universel et du particulier, J. Tronto y voit la force de ce qui est conjointement un concept et un critère de mesure. Considérant que son confinement – dans la sphère privée ou dans la sphère intellectuelle – est l’expression de son pouvoir, notre auteur envisage clairement le care comme offrant « les possibilités les plus grandes de transformation de la pensée sociale et politique, en particulier de la façon que nous avons de traiter les “autres”. » (16) Et d’ajouter qu’en ce sens, il est un « concept moral et politique intégral » (17).

Le care comme pratique

Un des apports fondamentaux de l’analyse du care de J. Tronto a été d’orienter la réflexion sur l’éthique proprement dite vers une double combinaison autour du lien entre care et société politique d’une part, et de l’articulation entre la dimension éthique et pratique d’autre part. Réorientant ainsi le problème de la différenciation homme/femme sur le terrain non plus seulement éthique mais désormais pratique – le care comme activité sociale –, J. Tronto charge sociologiquement le concept de care en lui permettant d’être la base d’une analyse non plus morale mais, cette fois, sociale ; étant entendu qu’alors, le care ne devient plus seulement une problématique spécifiquement féminine, ou du moins reste féminine mais dans un sens différent, c’est-à-dire en tant que catégorie sociale – et des inégalités qui en résultent. Ce deuxième niveau de discussion est donc celui d’un élargissement du champ d’analyse puisque est désormais posée, comme le souligne C. Martin, « la question des inégalités de genre, ou encore de classes, au sens où ces tâches non rémunérées, non valorisées, gratuites, sont assumées par des catégories sociales dominées : les femmes, les étrangers, les pauvres non qualifiés. » (18)

Cet élargissement vers la sociologie des analyses du care conduit de manière connexe à poser, toujours avec J. Tronto, la question de l’articulation entre le particulier et l’universel (19), et le fait que la division entre ce particulier et cet universel dans les pratiques de care varie d’une société à l’autre, d’une culture à l’autre, voire même au sein des sociétés et des cultures elles-mêmes à travers leurs différentes composantes. En l’occurrence pour notre auteur, malgré les variations, l’essentiel reste dans cette proposition que le care comme manière de penser la relation à l’autre est un « aspect universel de la vie humaine. » (20)

Dans la lignée de ce questionnement, C. Martin met en évidence les travaux distincts de V. Zelizer et de F. de Singly, qui eux, questionnent le care sous l’angle d’une articulation entre l’intime et l’économique. Sortant de la dimension éthique du problème en l’épurant d’un questionnement sur la « possibilité de faire » ou le « devoir de faire », ces travaux interrogent davantage la nature de ces pratiques autant qu’ils s’efforcent de rendre poreuse la frontière entre la sphère de l’intime – supposée fonctionner autour du don et de la gratuité – et celle de l’économique – basée sur la notion d’intérêt. Reformulant la thèse de F. de Singly, C. Martin explique ainsi que « l’enjeu est plutôt de penser l’articulation entre amour et intérêt, entre logique (et capital) d’humanité et logique d’intérêt, avec leur dimension de genre (l’humanité et le don étant plutôt considérés comme relevant du féminin ; l’intérêt et le calcul du côté masculin). » (21)

Les travaux de N. Benelli et M. Modak sur les pratiques professionnels des assistantes et assistants sociaux (22), quant à eux, soulignent un risque d’occultation lié à la prégnance du modèle de l’idéal maternel, qui irrigue non seulement la sphère privée, intime, mais également la sphère professionnelle des travailleurs de care. Et de postuler ainsi que cette idée, dans le travail de care institutionnalisé, d’un transfert de compétence qui serait propre à la sphère privée dans la sphère professionnelle demande à être dépassée par le sociologue, pour lui permettre de révéler les multiplicités et les contradictions du travail de care proprement dit.

Cette insistance sur l’élargissement du champ du care doit cependant être comprise à l’aune d’un constat de marginalisation des activités de care, essentiel chez J. Tronto. Pour notre auteur, le care est marginalisé parce qu’il incarne les qualités opposées à celles que la société dans laquelle nous vivons valorise, à savoir la réussite publique, la rationalité ou encore l’autonomie. De manière plus fine, J. Tronto considère la dévaluation du care à trois niveaux.

Premièrement, toujours sur le terrain d’un questionnement du care comme disposition ou comme pratique, elle voit dans la considération du care comme disposition une marginalisation intrinsèque du concept, étant ainsi ramené à un problème d’investissement qui serait seulement émotionnel et individuel – autrement dit un problème propre à l’individu et à ses sentiments. Cette première dévaluation est donc celle de « la romantisation et la sentimentalisation du care. » (23)

Deuxièmement, et en lien direct avec la précédente idée, le care serait également marginalisé par le fait qu’on le considèrerait encore trop largement comme une préoccupation privée, empêchant ainsi de l’envisager plus largement comme un problème social. Les conséquences d’un tel cantonnement sont ainsi considérables pour les femmes, qui seraient en quelque sorte victimes de cette limitation à la sphère privée du champ du care. J. Tronto résume la situation par l’exemple de la garde des enfants : « Que la garde des enfants doive être considérée comme une activité privée constitue l’une des résistances majeures à la mise en place d’une politique plus officielle de prise en charge des jeunes enfants aux Etats-Unis. » (24)

Enfin, un troisième niveau de dévaluation du care porte sur une considération largement péjorative de l’état de besoin, « conçu comme une menace pour notre autonomie » (25), et qui conduit à une forme de dédain vis-à-vis des destinataires de l’activité de care. Envisagée comme une situation quasiment insupportable dans une société qui (sur)valorise l’individu et son autonomie, où le dédain, le rejet, voire l’indifférence par rapport à une situation que l’on craint serait une norme, l’appel au care tendrait à être vu comme une forme d’échec, d’autant plus intériorisé individuellement qu’il ne serait pas reconnu publiquement et politiquement comme une source de cohésion sociale.

Marginalisé, limité, cantonné, le travail de care, qui se révèle essentiellement lorsqu’il manque – « la mère peu aimante, l’infirmière froide, l’éducatrice indifférente » (26) –, se doit d’être caractérisé en tant que tel. C’est ce à quoi s’attachent N. Benelli et M. Modak dans leur étude du travail des assistantes et assistants sociaux (AS), doublement constituée d’observations d’entretiens entre les AS et les usagers, ainsi que d’entretiens de « co-interprétation » entre les AS et les chercheuses. De ce travail sociologique ressort ainsi plusieurs caractéristiques du care comme pratique.

La première d’entre-elles met en évidence le travail de care comme un « travail émotionnel » – expression reprise à A. Hochschild – impliquant « une charge mentale, émotionnelle et éthique qui se traduit en une spirale d’obligations difficilement limitables » (27). Difficilement mesurable donc, ce travail consiste en une combinaison de savoir-faire et de savoir-être, jeu subtil de posture, d’attitude, d’expérience et de compétence face à autrui en situation vulnérable. Les chercheuses expliquent d’ailleurs la difficulté qu’elles ont eu à faire ressortir cet aspect du savoir-être éminemment central, les obligeant à adopter parfois des postures mêlées de compassion et de naïveté pour faire réagir les AS et les conduire à décrire eux-mêmes ce savoir-être. C’est d’ailleurs précisément la confrontation d’un regard profane et d’une pratique professionnelle qui a révélé le « décalage des cadres de référence » (28) propre à mettre en évidence le travail de care lui-même.

Cette méthodologie opératoire des sociologues leur a ainsi permis d’établir la présence d’un travail de care via la constatation d’un paradoxe entre, d’un côté, le poids émotionnel de l’observation pour le profane, à « la vue de la souffrance de l’usager et l’impossibilité de l’alléger » (29) et, de l’autre côté, « l’impassibilité apparente de l’AS qui démontre la maîtrise dont il doit faire preuve en tant que professionnel. » (30) Traduisant la capacité du travailleur de care à maitriser ses émotions, sans pour autant altérer le ressenti par rapport à l’usager en situation de besoin, cette impassibilité relève directement du professionnalisme. De cette façon la perspective initiale d’une activité de care, qui serait trop lourdement lestée des représentations de la relation maternelle, se trouve en quelque sorte renversée par le fait que le travail de care ne relève pas exclusivement de la sollicitude et ne génère pas que de l’empathie ; mais également, parfois, de la colère et de l’agacement. Cette constatation empirique vient en ce sens confirmer l’intuition de J. Tronto sur le fait que le care serait intrinsèquement lié au conflit (31), que ce soit à chacune des phases de sa mise en œuvre, que ce soit entre le dispensateur et le récepteur, ou encore que cela concerne cette considération que le soin de soi-même devrait passer avant la sollicitude.

De fait, le passage par la sociologie des pratiques de care permet de mettre en évidence cette tension fondamentale entre le vide et le trop plein émotionnel, par rapport auquel doit se positionner le dispensateur de care : « Aux yeux des AS, le vide émotionnel devrait être le signal pour quitter le métier, alors que l’inflation émotionnelle peut mener au burn-out. » (32) Les sociologues, d’insister enfin sur le caractère central du cadre organisationnel délimitant les activités de care, au risque d’ « épuiser toute personne qui s’y attèlerait. » (33)

Le care comme politique

Dès lors que l’on considère le care comme un travail, on déplace mécaniquement le curseur problématique, en l’évacuant de cette limite fondamentale qu’est le cantonnement à la sphère privée, à l’intime, et plus largement à sa « dimension affective » (34). Tout un champ de problèmes nouveaux se posent alors, essentiellement à propos de la place des pouvoirs publics dans l’encadrement des tâches de care, et que C. Martin se propose de nommer, selon la tradition anglo-saxonne, le social care.

Dans cette perspective, le raisonnement en terme de social care met en évidence trois aspects essentiels du problème et de ses répercutions sur sa prise en compte dans les politiques publiques. Le premier aspect indique que le travail informel de care essentiellement réalisé dans la sphère familiale doit bel et bien être considéré comme un travail, et qu’en ce sens il a un coût qui, s’il est difficilement mesurable, doit être pris en compte. Le second aspect met l’accent sur le caractère socialement fondamental de ce travail de care informel et privé qui, parce qu’il est le socle des liens sociaux primaires, est difficilement substituable ; et qu’alors, le rôle d’une politique sociale n’est pas tant de le remplacer que de le compléter ou de le rendre « soutenable ». Le troisième aspect, lui, souligne – on l’a déjà vu –, le caractère genré de ce type de travail, c’est-à-dire majoritairement réalisé par les femmes, et ce, qu’il soit informel ou formel.

Parallèlement, et du point de vue des critères d’étude du phénomène, le social care permet lui-même d’opérer des sous-distinctions entre – toujours dans une terminologie anglo-saxonne – des care packages, qui correspondent à un type de système combinant différents types de ressources à la fois formelles et informelles ; et des caring arrangments qui qualifient, eux, la manière dont s’agencent ces différents types de ressources des care packages. De la même manière, l’analyse par le prisme du social care permet de se situer à la fois sur un niveau macro et micro. Le niveau macro pointe la manière dont se répartissent les activités de care – entre la famille, l’État, le marché, le tiers secteur, etc. –, ainsi qu’il met en évidence les infrastructures du care, c’est-à-dire le type de travail effectué ou encore le type de service ou de prestation qui est fourni dans ce cadre. On note d’ailleurs que c’est principalement sur ce niveau macro que s’opère l’analyse des politiques publiques relatives au care. Quant au niveau micro, il permet, lui, d’analyser la distribution des tâches de care au niveau de la famille ou d’une communauté identifiée : qui, dans ce cadre, assure le travail ? pour qui ? sous quelles conditions ?

Introduisant de facto un questionnement sur la nature des États-providences, en fonction de la part accordée par chacun aux différents types de ressources participant du social care arrangement, cet appareil conceptuel et notionnel réinterroge effectivement la structure et la composition des modèles d’encadrement de la vie sociale par les États.

De manière classique, les travaux de G. Esping-Andersen, complétés par ceux d’H. Ebbinghaus, distinguent quatre idéaux-types d’États-providence (35) :

– le modèle anglo-saxon, « libéral », basé sur l’impôt et un secteur marchand conséquent, offrant de faibles redistributions, essentiellement envisagées comme des corrections des défaillances du marché dans les domaines de la pauvreté et du chômage ;

– le modèle dit « corporatiste-conservateur continental », présent notamment en Allemagne ou en France, reposant, non sur l’impôt, mais sur des cotisations sociales liées à la situation d’emploi, et structuré autour d’une assurance sociale publique forte, laissant une place restreinte au marché, et destinée au maintien du revenu de ceux qui travaillent (logique de l’emploi comme base de la protection sociale) plutôt qu’à l’égalisation des situations au-delà de l’emploi ;

– le modèle « social démocrate » des pays scandinaves, organisant des droits sociaux universels, financé par l’impôt, et qui tend vers l’égalité des prestations quelque que soit la situation d’activité, par une forte redistribution ;

– le modèle latin, ou « familialiste » comme en Italie ou en Espagne, organisé autour du rôle central joué par la famille complété d’un système marchand développé et de faibles redistributions publiques, tendant à entretenir un fort taux d’inégalité.

Cette typologie classique est d’autant plus importante que c’est pas rapport à elle qu’évoluent les analyses, dans le double sens d’un complément et d’un renouvellement des bases conceptuelles. Le complément vient de ce que ces idéaux-types persistent, notamment par leurs capacités différenciées d’adaptation aux difficultés – par exemple, la globalisation –, mais qu’ils évoluent tous, avec leurs spécificités, dans une prise en considération toujours plus importante des services sociaux de care. De la sorte, C. Martin relève trois options différentes s’agissant de la garde des jeunes enfants, reprenant d’ailleurs en grande partie la typologie classique susvisée (36) : les pays scandinaves ont opté pour un service public fort mais de plus en plus diversifié eu égard au coût qu’il représente ; les Autrichiens ou les Italiens ont gardé une part d’offre informelle très importante ; quant à la France, elle se trouve dans une situation intermédiaire entre une volonté de professionnaliser le travail de care tout en le maintenant dans une faible reconnaissance sociale.

Le renouvellement, lui, passe en premier lieu par l’élaboration d’une nouvelle typologie des régimes étatiques qui, postulant une diversification des acteurs autant qu’une territorialisation des politiques en question, s’organise autour des modalités de coordination de cette diversité croissante. On doit ce premier type de renouvellement aux travaux récents de B. Enjolras, qui propose une typologie des régimes de gouvernances des États-providences en quatre idéaux-types, et que F. Petrella et N. Richez-Battesti, après les avoir présenté, les complètent par un cinquième (37) :

– le régime de « gouvernance publique », basé sur des institutions publiques, mis en œuvre par l’administration, et dont l’élaboration des politiques passe principalement par la technocratie ;

– le régime de « gouvernance corporative », reposant doublement sur le secteur public et le tiers secteur, dont la mise en œuvre s’opère par des mécanismes de régulation tutélaire sur des tierces parties, et qui est élaboré essentiellement sous une forme corporatiste ;

– le régime de « gouvernance concurrentielle ou quasi-marchande », combinant des acteurs publics, le tiers secteur et des organisations à but lucratif, dont la mise en application se fait par contrat, c’est-à-dire par régulation incitative, et qui se voit élaborer via des réseaux de politique publique ;

– le régime de « gouvernance partenariale ou multilatérale, reposant sur les mêmes acteurs que le régime précédent, mis en œuvre pas une régulation des prix et des produits, et dont l’élaboration s’opère par une forme de partenariat institutionnalisé ;

– et enfin, le régime de « gouvernance citoyenne » développé par F. Petrella et N. Richez-Battesti, composé majoritairement d’acteurs non-institutionnels, fonctionnant sur la base de financement ciblés projet par projet, et dont le mode d’évaluation repose sur une négociation entre acteurs associatifs et publics.

Enfin, ce renouvellement des bases conceptuelles classiques s’organise en second lieu autour d’une critique féministe fondamentale menée par R. Lister, C. Pateman ou S. Walby, et dont font état A.-T. Dang et M.-T. Letablier dans leur article « Citoyenneté sociale et reconnaissance du “care” » (38). Le point de départ de cette critique est la notion de citoyenneté. De manière classique, la typologie de T. H. Marshall distingue trois étapes dans la constitution de la citoyenneté : la « citoyenneté civique », qui sont les droits nécessaires à la liberté des individus ; la « citoyenneté politique », qui englobe les droits liés à la représentation et à l’expression ; puis la « citoyenneté sociale », liée au développement de l’État-providence et des droits sociaux.

Or pour la critique féministe de T. H. Marshall cette conception de la citoyenneté, classiquement acceptée comme universelle, comporte un biais de genre essentiel. En effet, pour cette critique la distinction des sphères publiques et privées qui structure l’analyse de T. H. Marshall conduit à « exclure en pratique les femmes de la pleine citoyenneté » (39) du fait que « le modèle d’accès à la citoyenneté civile, politique et sociale reflète le cheminement des hommes plutôt que celui des femmes » (40) ; et que, parce que les femmes ont des possibilités restreinte d’avoir un revenu à cause de la structure sexuée de l’emploi et de la famille, leur citoyenneté sociale résulte conséquemment d’une dépendance liée à l’appartenance à la famille et non en propre. En mettant, alors, la notion de care au cœur des débats sur la citoyenneté sociale on introduit mécaniquement la question du genre dans celle de la citoyenneté – et donc à une dimension plus clairement politique.

Et cette critique féministe permet conjointement de renouveler la typologie classique des États-providences. En effet, toute la typologie de G. Esping-Andersen – dont la filiation avec T. H. Marshall est claire – s’articule autour de cette idée que « la qualité des droits sociaux est évaluée par le degré de démarchandisation qu’ils permettent, c’est-à-dire le degré d’indépendance des individus vis-à-vis du marché » (41). Or pour M. Daly, cette considération ne peut être valable pour les femmes pour trois raisons : d’abord parce que la démarchandisation suppose que la force de travail ait été marchandisée, ce qui est moins vrai pour les femmes que pour les hommes ; ensuite que la marchandisation peut être le propre de l’État lui-même en tant qu’employeur dans les services publics ; qu’enfin, selon les pays, le processus de démarchandisation diffère selon le genre – les femmes étant « démarchandisées » à travers la maternité et le travail domestique de care, les hommes par les revenus de transferts liés aux prestations d’assurance sociales).

Ainsi convient-il alors d’adjoindre à ce critère de démarchandisation, celui de la défamilialisation, qui prend en compte le degré d’autonomie individuelle de chacun et permet d’évaluer le potentiel émancipateur de toute structure d’État-providence, notamment vis-à-vis des femmes. Ainsi définit par R. Lister comme « le degré auquel des individus adultes peuvent maintenir un niveau de vie socialement acceptable, indépendamment des relations familiales, que ce soit par le biais du travail rémunéré ou de prestations de protection sociale » (42), la notion de défamilialisation « présente l’avantage, selon Lewis (1997), de définir les condition objectives d’une indépendance vis-à-vis des liens conjugaux, tout en évitant les débats normatifs sur la question de savoir ce qui est “bon”  pour les femmes. » (43)

* * *

Ce premier défrichage du concept de care est l’occasion de se rendre compte de la largesse des champs dans lesquels il prend place, et se révèle comme un outil conceptuel critique particulièrement fertile en science sociale, et particulièrement en science politique. Réinterrogeant à la fois une éthique, une pratique et un champ politique, il nous aura permis d’ouvrir la voie à son utilisation ultérieure dans d’autres cadres d’étude plus précis. Espérons qu’il nous aura fait réfléchir plus largement sur la nature de nos structures sociales.

Notes

(1) Voir l’entretien réalisé par Le Monde Magazine du 6 juin 2010, ainsi que celui accordé au site Mediapart le 15 avril 2010.

(2) Voir Fabienne Brugère, « Jusqu’où ira le care ? », La Vie des idées, 4 octobre 2010, http://www.laviedesidees.fr/Jusqu-ou-ira-le-care.html. Et également Claire Lévy-Vroélant, « Care, don, service : pour une nouvelle morale politique », Nonfiction.fr, 10 avril 2009, http://www.nonfiction.fr/article-2394-care_don_services_pour_une_nouvelle_morale_politique.htm.

(3) Voir la bibliographie indicative. Tous les auteurs non référencés en note (c’est-à-dire non directement utilisés) le sont dans la bibliographie.

(4) Claude Martin, « Qu’est-ce que le social care ? Une revue de questions », Revue Française de Socio-Économie 2/2008 (n° 2), pp. 27-42.

(5) Entretien réalisé par Mélanie Peclat et Naël Desaldeleer : http://dike-philopol.fr/Marie-Garrau-et-Alice-Le-Goff-Care.

(6) Alice Le Goff et Marie Garrau, Care, justice et dépendance – Introduction aux théories du Care, Paris, PUF, 2010.

(7) L. Kohlberg avait développé une « théorie du développement moral insistant sur le fait que la maturité morale correspond à une maturation des capacités cognitives des individus » (Le Goff et Garrau, ibid..).

(8) Ibid.

(9) Alice Le Goff, « Care, empathie et justice. Un essai de problématisation », Revue du Mauss 2008/2, n°32, p. 206.

(10) Volontairement nous ne développons pas cette tension ici au risque d’y perdre en clarté.

(11) Entretien d’Alice Le Goff et Marie Garrau au site Diké, op. cit.

(12) Joan C. Tronto, « Du care », Revue du Mauss 2008/2, n° 32, p. 244. La définition a été établie initialement dans : Bérénice Fisher et Joan C. Tronto, « Toward a feminist theory of care », in Abel. E. et Nelson M. (sous la dir. de), Circles of Care : Work and Identity in Women’s Lives, Albany, NY, State University of New York Press, 1991.

(13) Ibid., p. 245.

(14) Ibid.

(15) Ibid., p. 248-250.

(16) Ibid., p. 262.

(17) Ibid.

(18) Claude Martin, op. cit., p. 30.

(19) Joan C. Tronto, op. cit., pp. 252-253.

(20) Ibid., p. 253.

(21) Claude Martin, op. cit.

(22) Natalie Benelli et Marianne Modak, « Analyser un objet invisible : le travail de care », Revue Française de sociologie, 51-1, 2010, pp. 39-60.

(23) Joan C. Tronto, op. cit., p. 255.

(24) Ibid., p. 256.

(25) Ibid., p. 257.

(26) Natalie Benelli et Marianne Modak, op. cit., p. 39.

(27) Ibid., p. 43.

(28) Ibid., p. 45.

(29) Ibid., p. 49.

(30) Ibid.

(31) Joan C. Tronto, op. cit., pp. 251-252.

(32) Natalie Benelli et Marianne Modak, op. cit., p. 57.

(33) Ibid., p. 58.

(34) Claude Martin, op. cit., p. 32.

(35) Fransesca Petrella et Nadine Richez-Battesti, « Diversité des formes de gouvernance territoriale des politiques sociales et place des organisations d’économie sociale et solidaire : regards croisés sur les services de Care en Europe », Pôle Sud n°29, p. 28.

(36) Claude Martin, op. cit., p. 39.

(37) Fransesca Petrella et Nadine Richez-Battesti, op. cit., pp. 29-30.

(38) Ai-Thu Dang et Marie-Thérèse Letablier, « Citoyenneté sociale et reconnaissance du “care” », Revue de l’OFCE, n° 109, avril 2009, pp. 5-31.

(39) Ibid., p. 9.

(40) Ibid.

(41) Ibid., p. 11.

(42) Rapporté par Ai-Thu Dang et Marie-Thérèse Letablier, Ibid., p. 12.

(43) Ibid.

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